Quand Bruxelles met ses lobbyistes sous pression

L'UE voudrait que les actions des groupes d'intérêt soient davantage contrôlables.

Liberation

Par Julie MAJERCZAK
mercredi 18 mai 2005

Bruxelles (UE) correspondance

Conjuguer l'Europe sur un mode plus transparent: cet enjeu essentiel de l'actuelle joute référendaire s'invite aujourd'hui au menu des travaux de la commission de Bruxelles. Sans attendre d'être fixé sur le sort que les urnes françaises réserveront à la Constitution européenne, le commissaire européen chargé des affaires administratives et de la lutte antifraude, Siim Kallas, attend aujourd'hui le feu vert de ses collègues pour lancer une «initiative pour la transparence» qui entend s'attaquer à une question récurrente : faut-il réglementer le lobbying ?

En mars, il s'était fait cinglant: «Les registres des organisations de lobbyistes actifs dans l'Union européenne ne fournissent que de maigres renseignements sur les intérêts qu'ils représentent et sur leurs sources de financement. Quant aux codes de bonnes conduites, ils n'ont que peu de signataires et ne prévoient aucune sanction dissuasive.» Des propos guère appréciés par la Société des professionnels des affaires européennes (Seap), basée à Bruxelles, qui a mis en place ce type de code. «La Commission devrait d'abord faire le ménage chez elle et rendre ses fonctionnaires moins vulnérables aux pots de vin», avait répliqué son responsable Rogier Chorus.

Secret. Depuis, Siim Kallas a quelque peu nuancé : «Le lobbying n'est pas une activité négative, au contraire. Mais il faut plus de transparence. Je ne souhaite pas aller vers une législation lourde et contraignante, néanmoins, si cela s'avère nécessaire, une législation ne peut être exclue.» Revirement ou tactique ? Bruxelles est en tout cas devenue la deuxième capitale mondiale des lobbyistes, après Washington. Selon les estimations de la Commission, ils sont près de 15 000 à graviter dans la capitale belge autour des institutions européennes. Une activité lucrative qui produit entre 60 et 90 millions d'euros de revenus annuels. Aujourd'hui, Bruxelles est devenue incontournable pour les entreprises comme les ONG, qui veulent savoir ce qui se prépare, influencer les législations, les susciter, voire les tuer dans l'oeuf. En revanche, contrairement aux Etats-Unis, les lobbyistes bruxellois ne sont soumis à aucune obligation réglementaire. D'où le sentiment que ce jeu d'influences se pratique dans le secret. Entre initiés.

Lobbycratie. «On n'est pas pour se cacher et vivre dans l'ombre», assure Philippe Blanchard, directeur général de Hill & Knowlton, l'un des cabinets les plus connus à Bruxelles. Pourtant, les lobbyistes veulent s'en tenir à l'autorégulation. Certains, comme Daniel Guégen, fondateur du Clan Public Affairs, plaident pour la création d'un organisme professionnel sur le modèle des avocats ou des architectes. Seule voix décalée, celle de Xavier Delacroix, président de l'association française des conseils en affaires publiques: «Les codes de conduite, c'est bien gentil, mais la vertu, ça vient rarement spontanément», lance-t-il avant de suggérer d'aller voir du côté du Québec où un commissariat au lobbying a été récemment mis en place. Pour tenter de faire le poids face au lobbying... des lobbyistes, 50 ONG emmenées par le Corporate Europe Observatory (CEO observatoire européen des entreprises), un groupe de recherches basé à Amsterdam, spécialisé dans «la lobbycracy» se sont regroupées pour défendre la mise en place de règles de transparence et d'éthique. «Nous n'avons pas de problème avec le lobbying en tant que tel, assure Erik Wesselius du CEO. Toutefois, ce qu'on voit à Bruxelles, c'est qu'il y a un énorme biais vers les intérêts des entreprises qui ont des accès privilégiés aux décideurs.» «Les ONG n'ont sans doute pas les mêmes moyens que nous, mais elles ont la confiance de l'opinion publique», rétorque David Earshaw, un des responsables de Burson-Marsteller, l'un des plus importants cabinets de consultants à Bruxelles. Avec ou sans règles, le lobbying a encore de beaux jours...